Et, plus précisément : peut-on parler de retour sur investissement (ou ROI) de la pair-aidance ?
La littérature apporte des éléments de réponse. Certaines interventions ont été associées à une amélioration de critères liés à l’expérience patient, à l’auto-efficacité ou à la santé psychologique. Quelques travaux ont également étudié leurs conséquences économiques.²⁻⁷
L’évaluation du ROI suppose donc de définir précisément la valeur recherchée, les indicateurs permettant de la mesurer et le niveau de preuve nécessaire pour relier les résultats observés à l’intervention.
Les différentes dimensions de la valeur de la pair-aidance
Parler de ROI peut conduire à se concentrer immédiatement sur des critères tels que les hospitalisations, les consultations ou les dépenses de santé. Or les effets étudiés dans la littérature se situent à différents niveaux.
La Haute Autorité de santé décrit la pair-aidance comme un soutien apporté par une personne ayant connu ou connaissant une situation similaire et ayant transformé cette expérience en connaissances et compétences expérientielles.¹
Un indicateur de satisfaction mesure la manière dont le programme est perçu. Pour évaluer le ROI, il faut aussi suivre des indicateurs de coûts et des indicateurs de résultats.
Que dit la littérature scientifique sur l’impact de la pair-aidance ?
La littérature consacrée au soutien par les pairs est importante, mais les critères étudiés et les formats d’intervention sont très diversifiés.
- la qualité de vie,
- l’auto-efficacité,
- la dépression,
- la détresse psychologique
- et les connaissances en santé.²
La majorité des revues rapportaient des effets favorables du soutien par les pairs sur certains critères, mais ces résultats n’étaient pas toujours statistiquement significatifs. Les auteurs soulignent aussi que les interventions et les méthodes d’évaluation varient beaucoup d’une étude à l’autre.²
En oncologie, une méta-analyse portant sur 17 études a retrouvé des effets favorables sur la qualité de vie, l’auto-efficacité ainsi que certains indicateurs d’anxiété et de dépression.³
Une revue systématique de 18 essais randomisés publiée en 2023 a notamment observé des effets favorables sur certains critères de qualité de vie liés au cancer, ainsi que, dans une moindre mesure, sur l’anxiété, la dépression ou les capacités d’adaptation. Ces effets restaient globalement faibles et variables selon les interventions et les populations étudiées.⁴
Ces travaux invitent ainsi à préciser quel résultat est recherché, auprès de quelle population et dans quel contexte d’intervention, avant d’envisager une analyse économique.
Quand les études intègrent une dimension économique
Les évaluations économiques restent moins nombreuses que les études portant sur les outcomes patients.
PALS dans le lupus : une analyse coût-bénéfice pilote
Les auteurs ont observé des diminutions statistiquement significatives de plusieurs scores déclarés par les participantes, notamment concernant l’activité perçue de la maladie, la dépression et l’anxiété.
L’analyse économique comparait également les charges hospitalières avant et après l’intervention. Les auteurs estiment que, pour 1 dollar investi dans le programme, environ 18,13 dollars de bénéfices économiques ont été observés.⁵
L’étude présente toutefois plusieurs limites méthodologiques, notamment son faible effectif, la spécificité de la population étudiée et son design pilote pré/post. Les auteurs indiquent que les résultats nécessitent une confirmation sur des populations plus importantes.⁵
RAPSID : une évaluation du soutien entre pairs dans le diabète
Les auteurs précisent toutefois qu’une grande partie de ces économies provenait de différences d’utilisation des soins déclarées par les participants, ce qui invite à interpréter ces estimations avec prudence.⁶
DAiP : une évaluation médico-économique française
Ce que les données TOMO permettent de documenter
Avant d’atteindre une mesure économique, les données d’usage permettent de documenter plusieurs niveaux intermédiaires de la chaîne de valeur.
- 91% des 200 répondants post-rendez-vous qualifiaient leur échange de « très utile » et 7,5% de « plutôt utile ».⁹
- Parmi les impacts déclarés, 31% indiquaient mieux appréhender leur maladie et 30,5% se sentir moins seuls.⁹
- À +1 mois, 58 patients ont évalué leur accompagnement : la pertinence et l’expertise du pair-aidant obtenaient une note moyenne de 9,6/10, et le soutien émotionnel de 9,5/10.⁹
Ces résultats permettent de documenter plusieurs dimensions de l’expérience après l’accompagnement (utilité perçue, compréhension de la maladie et soutien émotionnel) et constituent une base pour des évaluations complémentaires dans la durée.⁹
- difficultés logistiques,
- besoin d’information,
- fardeau de la maladie,
- détresse psychologique
- ou isolement.¹⁰
Parmi les 20 évaluations post-rendez-vous disponibles, 30% des répondants indiquaient mieux pouvoir accompagner leur enfant, 25% se sentir moins seuls et 15% mieux comprendre la maladie ou le traitement.¹⁰ Ces résultats documentent des effets perçus de l’accompagnement et constituent des indicateurs utiles pour de futures évaluations plus larges, notamment sur les dimensions cliniques ou économiques.
Construire une chaîne de mesure plutôt qu’un indicateur unique
L’évaluation peut être structurée en plusieurs niveaux complémentaires.
Il s’agit d’abord de vérifier si le dispositif atteint réellement les personnes concernées et s’il est utilisé. Les indicateurs peuvent par exemple porter sur le taux d’activation, la prise de rendez-vous, le délai d’accès au service ou encore le taux de réalisation des échanges.
Ce niveau permet d’évaluer la manière dont le programme est vécu par les participants et s’il répond aux besoins identifiés. On peut suivre des indicateurs comme l’utilité perçue, le soutien ressenti, le sentiment d’isolement, la confiance ou encore des PREMs.
L’objectif est ici d’observer si le programme accompagne une évolution dans la manière d’aborder le parcours. Cela peut notamment se mesurer à travers l’auto-efficacité, les connaissances, l’engagement dans le dispositif ou son utilisation dans la durée.
L’évaluation peut ensuite porter sur l’utilisation du système de soins ou du dispositif lui-même. Parmi les indicateurs possibles : les rendez-vous non honorés, le recours à des soins non programmés, la durée de participation au programme ou encore le nombre de sollicitations.
Enfin, lorsque l’objectif est d’évaluer la dimension économique, il s’agit de mettre en regard les résultats obtenus et les ressources mobilisées. Les indicateurs peuvent alors inclure le coût par participant, le coût par résultat obtenu, les coûts évités, le coût par QALY ou encore le ROI.
Toutes les évaluations n’ont pas nécessairement vocation à couvrir ces cinq niveaux.
Un dispositif visant principalement à répondre à un besoin d’isolement pourra être évalué sur des critères d’expérience et de soutien social. Un programme cherchant à agir sur l’engagement ou l’utilisation d’un dispositif nécessitera d’autres indicateurs et un suivi plus long.
Une mesure qui dépend de la place du programme dans le parcours
Les indicateurs pertinents varient aussi selon le contexte dans lequel la pair-aidance est intégrée.
Dans un programme de soutien patient, l’évaluation peut par exemple porter sur l’adoption du programme, son utilisation dans la durée, l’expérience des participants ou certains critères d’auto-efficacité.
Dans des programmes portés avec des associations, l’accessibilité, le sentiment de soutien, l’autonomie ou la capacité à atteindre certains publics peuvent constituer d’autres dimensions d’évaluation.
Il ne s’agit pas d’associer systématiquement un type d’indicateur à un type d’acteur, mais de faire découler la mesure de l’objectif précis du programme et de sa place dans le parcours.
Quelles conditions pour parler de ROI ?
Une analyse économique suppose d’abord de connaître le coût complet de l’intervention : recrutement et formation des pairs, supervision, coordination, technologie, administration, qualité et évaluation.
Les outcomes doivent également être déterminés en amont, avec une mesure de référence lorsque cela est possible.
Enfin, lorsqu’un effet doit être attribué au programme, l’évaluation doit pouvoir estimer ce qui se serait passé en l’absence de celui-ci. Selon la question posée, différentes méthodologies peuvent être utilisées : groupe contrôle, comparaison avec les soins habituels, étude quasi expérimentale ou autre design adapté.
Le référentiel CHEERS 2022 (Consolidated Health Economic Evaluation Reporting Standards), qui définit les bonnes pratiques internationales de présentation des évaluations économiques en santé, recommande notamment de préciser la population étudiée, le comparateur, la perspective économique, l’horizon temporel, les coûts et les résultats mesurés.⁸
Cette approche permet de distinguer trois niveaux d’analyse :
→ mesure d’impact.
→ analyse coût-efficacité.
Comment les bénéfices valorisés économiquement se comparent-ils aux ressources investies ?
→ analyse de retour sur investissement.
De la mesure d’expérience à l’évaluation de la valeur
La littérature scientifique documente aujourd’hui plusieurs effets associés à des programmes de pair-aidance, notamment sur des critères d’expérience patient, d’auto-efficacité ou de santé psychologique.²⁻⁴
1. Haute Autorité de santé. La pair-aidance dans les organisations sanitaires, sociales et médico-sociales – Note de cadrage. HAS.
2. Thompson DM, Booth L, Moore D, Mathers J. Peer support for people with chronic conditions: a systematic review of reviews. BMC Health Services Research. 2022;22:427. doi:10.1186/s12913-022-07816-7.
3. Zhang S, Li J, Hu X. Peer support interventions on quality of life, depression, anxiety, and self-efficacy among patients with cancer: a systematic review and meta-analysis. Patient Education and Counseling. 2022;105(11):3213–3224.
4. Kiemen A, Czornik M, Weis J. How effective is peer-to-peer support in cancer patients and survivors? A systematic review. Journal of Cancer Research and Clinical Oncology. 2023;149:9461–9485.
5. Williams EM, Dismuke CL, Faith TD, et al. Cost-effectiveness of a peer mentoring intervention to improve disease self-management practices and self-efficacy among African American women with systemic lupus erythematosus: analysis of the Peer Approaches to Lupus Self-management (PALS) pilot study. Lupus. 2019;28(8):937–944. doi:10.1177/0961203319851559.
6. Wingate L, Graffy J, Holman D, Simmons D. Can peer support be cost saving? An economic evaluation of RAPSID: a randomized controlled trial of peer support in diabetes compared to usual care alone in East of England communities. BMJ Open Diabetes Research & Care. 2017;5:e000328.
7. Loubière S, Loundou A, Auquier P, Tinland A. Psychiatric advance directives facilitated by peer workers among people with mental illness: economic evaluation of a randomized controlled trial (DAiP study). Epidemiology and Psychiatric Sciences. 2023;32:e27. doi:10.1017/S2045796023000197.
8. Husereau D, Drummond M, Augustovski F, et al. Consolidated Health Economic Evaluation Reporting Standards 2022 (CHEERS 2022). BMJ. 2022;376:e067975.
9. TOMO. Pair-aidance en oncologie : Analyse des échanges de la plateforme Parlons-nous. Analyse quantitative et qualitative des échanges depuis 2023. Rapport interne, juin 2026.
10. TOMO. Patient Listening : Comprendre la voix des patients pour transformer les parcours de soins. Exemple d’analyse qualitative du vécu patient dans le diabète de type 1. Rapport interne, 2026.